Il y a quelque chose d’un peu absurde à imaginer un peuple traverser le désert sans nourriture.
On peut avoir une destination. On peut savoir exactement où l’on veut aller. On peut même avoir un excellent leader devant nous. Mais si personne ne mange, le voyage risque de finir assez vite.
Et pourtant, dans nos communautés chrétiennes, nous faisons parfois exactement le contraire. Nous parlons de vision, de projets, de mission, d’évangélisation. Nous organisons des rencontres. Nous cherchons des bénévoles. Nous remplissons des calendriers. Et au milieu de tout cela, nous pouvons oublier une question assez fondamentale : de quoi se nourrit le leader chrétien?
Parce qu’un leader qui ne se nourrit plus peut continuer à avancer pendant un certain temps. Il peut fonctionner sur son expérience, ses compétences, ses habitudes. Il peut même donner l’impression que tout va très bien.
Mais on ne traverse pas un désert longtemps avec un réservoir vide.
La Parole de Dieu comme nourriture sur le chemin
Lorsque Moïse arrive au terme de sa mission, il ne remet pas simplement une responsabilité à Josué. Il lui transmet aussi la Parole de Dieu.
L’image est importante.
Josué doit conduire le peuple vers la Terre promise. Il aura des décisions à prendre, des obstacles à franchir, des batailles à mener. Il aura besoin de courage, certainement. Il aura besoin de stratégie. Mais avant tout cela, il reçoit une Parole.
Parce que la Parole de Dieu est à la fois nourriture et lumière pour le peuple en marche.
Et ça vaut aussi pour nous.
On peut facilement finir par utiliser la Bible comme une boîte à outils pastorale. On cherche un texte pour une prédication, une citation pour une rencontre, un passage pour préparer une activité. Tout cela est légitime. Mais il y a une différence entre chercher quelque chose dans le garde-manger pour nourrir les autres et s’asseoir soi-même à table.
Le leader chrétien a besoin que la Parole lui parle à lui aussi.
Pas seulement à son équipe. Pas seulement aux personnes qu’il accompagne. À lui.
Elle doit pouvoir éclairer ses décisions, remettre en question certaines de ses certitudes, soutenir son espérance et, parfois, lui rappeler qu’il n’est pas le propriétaire de la mission.

Voir une terre promise là où d’autres voient des géants
Bien avant de succéder à Moïse, Josué avait déjà montré quelque chose de son leadership. Douze hommes avaient été envoyés explorer le pays de Canaan. Ils avaient vu la même terre, les mêmes villes, les mêmes habitants et les mêmes difficultés. Dix en étaient revenus convaincus que la conquête était impossible.
Josué et Caleb avaient vu exactement la même chose. Mais ils n’en avaient pas tiré la même conclusion.
C’est fascinant quand on y pense. Deux personnes peuvent regarder la même paroisse, les mêmes statistiques, les mêmes bancs vides, le même manque de ressources et le même vieillissement des communautés. L’une peut conclure : « C’est fini. » L’autre peut demander : « Qu’est-ce que Dieu veut faire avec ça? »
Ce n’est pas du déni. Les géants sont bien là.
Le leader chrétien n’est pas celui qui fait semblant que les problèmes n’existent pas. C’est celui qui refuse de croire que les problèmes ont nécessairement le dernier mot.
Josué avait appris à regarder la réalité à partir de la promesse de Dieu. Voilà une des choses dont un leader doit constamment se nourrir : non pas d’un optimisme artificiel, mais d’une espérance enracinée dans la fidélité de Dieu.
Le désert peut aussi nourrir un leader
Évidemment, si nous pouvions choisir notre programme de formation, peu d’entre nous cocheraient spontanément la case « quarante ans dans le désert ».
Josué, lui, n’a pas eu le choix. Pendant toutes ces années, il accompagne Moïse. Il observe. Il sert. Il apprend. Il connaît les crises du peuple, ses révoltes, ses peurs et ses infidélités. Il voit aussi Moïse exercer son leadership avec ses forces et ses limites.
Le désert devient son école.
Il y a là quelque chose d’important pour nous. Nous avons tendance à considérer les difficultés comme des interruptions de notre formation : « Quand cette crise sera terminée, je pourrai enfin recommencer à avancer. »
Et si la crise faisait partie de la formation?
Josué apprend à tirer profit des difficultés. Plus tard, le Jourdain lui barrera la route. Ensuite viendront les murailles de Jéricho. Puis d’autres combats.
Il aurait pu voir chaque obstacle comme une bonne raison d’arrêter.
Il apprend plutôt à en faire un défi à traverser.
Ça ne veut pas dire que toutes les épreuves sont bonnes. Ça veut dire qu’elles peuvent nous apprendre quelque chose. Un échec peut nous rendre amers ou plus sages. Une opposition peut nous briser ou purifier nos motivations. Une crise peut nous enfermer dans la peur ou nous obliger à chercher une route que nous n’aurions jamais envisagée autrement.
Nous ne sortons jamais tout à fait pareils d’un combat.
Le danger de commencer à croire qu’on n’a plus besoin d’être nourri
Il y a cependant un problème particulier avec l’expérience : plus on en acquiert, plus on peut commencer à lui faire confiance.
Au début d’une mission, on prie beaucoup. On demande conseil. On cherche la volonté de Dieu. On sait qu’on ne sait pas.
Puis les années passent.
On a déjà organisé ce genre d’activité. On connaît les gens. On sait comment fonctionne la paroisse. On a traversé trois restructurations, quatre changements de curé et probablement assez de réunions pour remplir une vie entière.
Et tranquillement, quelque chose peut changer : on ne demande plus tellement à Dieu de nous conduire. On lui demande plutôt de bénir ce qu’on a déjà décidé.
L’autosuffisance est l’un des vrais combats du leader chrétien.
Pas parce que les compétences sont mauvaises. Un leader doit devenir compétent. Pas parce que l’expérience ne vaut rien. Elle est précieuse.
Mais aucune expérience pastorale ne remplace l’Esprit Saint.
Le leader demeure quelqu’un qui écoute.
Des leaders différents, et c’est très bien comme ça
Il y a aussi une autre manière de s’épuiser : essayer de devenir quelqu’un d’autre.
Nous connaissons tous des leaders qui nous impressionnent. Certains parlent avec une facilité déconcertante. D’autres semblent capables d’organiser cinquante personnes sans jamais perdre le fil. Certains voient immédiatement où aller. D’autres ont une capacité extraordinaire à écouter.
Le réflexe peut être de regarder ce que l’autre possède et de conclure que c’est cela qu’il nous manque pour devenir un « vrai » leader.
Mais nous n’avons pas tous reçu le même charisme.
Et heureusement.
Une communauté composée uniquement de visionnaires aurait probablement beaucoup de projets et pas grand-chose de terminé. Une communauté remplie exclusivement d’organisateurs serait peut-être extraordinairement efficace, mais encore faudrait-il savoir où elle va.
Le leadership chrétien n’est pas une usine à fabriquer des copies conformes.
Nous avons plutôt à reconnaître ce que Dieu a semé en nous, à le cultiver et à permettre aux autres de faire la même chose.
Un pommier produit des pommes
Il y a une image toute simple que j’aime beaucoup : un pommier produit des pommes.
Pas des oranges. Pas des poires. Des pommes.
Autrement dit, nous finissons par produire ce que nous portons en nous.
Une personne amère risque de répandre son amertume autour d’elle. Un responsable qui a besoin de tout contrôler formera probablement des exécutants qui attendent ses décisions. Un leader qui a peur de perdre sa place risque de garder les personnes talentueuses suffisamment près pour qu’elles l’aident, mais suffisamment loin pour qu’elles ne deviennent jamais vraiment autonomes.
À l’inverse, un leader qui se sait lui-même appelé, formé et envoyé peut commencer à faire quelque chose de beaucoup plus fécond : former d’autres leaders.
C’est là que la question de la nourriture rejoint celle du fruit.
Ce dont nous nous nourrissons finit par produire quelque chose.

Le vrai fruit du leader n’est pas le nombre de personnes qui le suivent
Nous avons souvent une drôle de manière de mesurer le succès dans l’Église.
Combien de personnes étaient présentes? Combien d’inscriptions? Combien de bénévoles? Combien de vues? Combien de participants?
Ces chiffres peuvent être utiles. Mais ils ne disent pas tout.
Moïse aurait pu mesurer son leadership au nombre de personnes qui marchaient derrière lui dans le désert. Pourtant, l’un des fruits les plus importants de sa mission porte un nom : Josué.
Moïse a préparé quelqu’un capable de continuer sans lui.
Et ça, c’est beaucoup plus exigeant que d’avoir des gens qui nous suivent.
Former un autre leader signifie lui donner de vraies responsabilités. Accepter qu’il fasse certaines choses autrement. Lui permettre d’apprendre de ses erreurs. Lui laisser de la place. Et éventuellement accepter qu’il devienne meilleur que nous.
Jésus lui-même dira à ses disciples qu’ils feront des œuvres plus grandes encore.
Voilà une mesure du leadership chrétien qui dérange un peu : pas seulement combien de personnes me suivent, mais combien de personnes deviennent capables de conduire à leur tour?
Qui est-ce que je suis en train de nourrir?
On revient donc à notre peuple dans le désert.
La destination est là. La mission est là. Il y aura un Jourdain à traverser et quelques murailles sur le chemin. Il faudra du courage, de la vision, de la persévérance et beaucoup de confiance.
Mais il faudra aussi manger.
Le leader chrétien a besoin de la Parole de Dieu. Il a besoin de demeurer disponible à l’Esprit Saint. Il a besoin de continuer à apprendre de ses combats plutôt que de simplement les accumuler. Il a besoin de reconnaître ses charismes et ceux des autres.
Et puis, éventuellement, quelque chose doit pousser.
Parce que le but n’est pas de devenir un leader tellement fort que tout le monde aura besoin de nous.
C’est exactement le contraire.
Le fruit d’un leader chrétien apparaît lorsque d’autres personnes deviennent, grâce à ce qu’elles ont reçu, capables de prendre le relais.
Alors peut-être que la bonne question n’est pas seulement : « De quoi est-ce que je me nourris? »
Il faut en ajouter une deuxième :
« Qui est-ce que je suis en train de nourrir pour qu’un jour, cette personne puisse aller plus loin que moi? »












Une réponse
S’asseoir, établir le silence, faire mémoire de tous les merveilles que le Très Haut à fait pour et par la petite personne que nous sommes, est un grand fondement pour ne pas glisser dans la vaine et insensée conviction d une plus petite connaissance de la Vérité.
Restons vigilants et toujours guetteur de l’aube de Dieu.
Seigneur
Je crois ,mais Toi Seigneur fais grandir ma Foi.
Amen
M.M.